Le Petit Théâtre de Spirou

Presque incognito lors de sa parution au mois de septembre 2018, mais aussi totalement méconnu dans l’histoire du théâtre de la marionnette en Belgique et au niveau international, cette bande dessinée retrace l’histoire vrai d’un théâtre de marionnettes durant la deuxième guerre mondiale, le Théâtre du Farfadet créé par André Moons à la demande de Jean Doisy, rédacteur en chef du Journal Spirou de l’époque. Jean Doisy avait trouvé la parade pour que Spirou ne meurt pas, même si son Journal venait de se faire interdire par l’occupant nazi. Ce théâtre de marionnettes se verra même incarner non seulement un lieu de résistances pour Spirou et son esprit, mais aussi une couverture magnifique pour la Résistance. Jean Doisy écrivait les saynètes de Spirou et de son fidèle ami Spip, et André Moons les jouait avec ces marionnettes à fils. Ce théâtre sillonnera un peu partout la Belgique.

Ce que peu de gens savent, c’est qu’un personnage créé par André Moons (âgé à l’époque de 20 ans en 1942), le célèbre Fantasio deviendra un personnage dans la constellation des personnages qui gravitent autour du célèbre groom Spirou. Ce personnage Fantasio jouera donc aux côtés de Spirou et de Spip, comme le témoigne la bande dessinée. Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, experts et auteurs de la monographie parue sur Spirou pour ses 75 ans (2013) m’avaient contacté pour savoir si nous ne possédions pas cette marionnette. Même si le Théâtre Royal du Peruchet possède des marionnettes d’André Moons et du Théâtre du Farfadet, la marionnette de Fantasio ne se trouve pas à notre grand regret dans les collections du Musée du Peruchet. Cette marionnette a disparu on ne sait où, et tout ce que l’on espère, c’est qu’elle réapparaisse un jour on ne sait comment. Quand une marionnette disparaît, c’est tout un trésor d’histoires vécues et imaginaires qui disparaît. Mais au-delà de la question du personnage et de la marionnette perdue de Fantasio, ce qui est remarquable, c’est le travail de ces deux spécialistes Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, qui ont redonné tout l’ampleur du mythe de la construction de Spirou, en soulignant l’importance crucial d’un théâtre de marionnettes, pour la survie de Spirou, alors que Spirou venait à peine de naître en 1937. (1)

Ce jeune homme André Moons était le disciple talentueux de Carlo Speder, fondateur du théâtre du Peruchet (1929) à Bruxelles. Dans le livre sur le Théâtre du Peruchet publié en 1985 (2), Speder relate les évènements qui ont vu son assistant être engagé dans cette nouvelle aventure, en 1941. Pour replacer le contexte, il faut savoir que le théâtre du Peruchet, venant de s’installer au 104 chaussée de Charleroi à Bruxelles, venait de créer son Musée International de la Marionnette en 1938, mais aussi une Académie de la Marionnette en 1940, dont Hergé faisait partie des membres fondateurs. Le pont entre le neuvième art et l’art de la marionnette, que d’aucuns appellent « l’onzième art », était déjà jeté. L’histoire du Peruchet et de Tintin constitue une autre histoire très riche et une autre recherche (pour ceux qui sont intéressés, il y a l’article de Van Kuyssche sur le sujet, qui, loin de là, a épuisé le sujet – article paru en 2010 dans la revue du Musée Hergé de Louvain-La-Neuve). (3)

Non seulement, Spirou a retrouvé une nouvelle vie sur scène en tant que marionnette dans le Théâtre du Farfadet, mais cette bande dessinée, qui retrace l’histoire de ce personnage durant une période des plus troubles, montre le rôle de résistance que ce théâtre a entretenu contre l’esprit nazi. Peu d’hommages sont aussi élogieux pour un théâtre de marionnettes par un autre art, et notamment la bande dessinée. C’est en novembre 2018 que l’éditeur Dupuis retrouvera les textes et Alec Séverin s’est mis à la tâche de les faire revivre avec brio comme aussi le « Théâtre de Spirou », ou le dit Théâtre du Farfadet (qui existera jusqu’à la mort d’André Moons au début des années 2000). Les fils des personnages s’effacent pour l’action et la vie des personnages. Alec Séverin a dépassé le piège de la représentation de la marionnette par le personnage. Spirou est bien plus un personnage vivant, qui se joue gentiment des conventions. Le théâtre de marionnettes est bien plus qu’un théâtre de marionnettes sous les traits du dessinateur Séverin. Il s’agit bien d’une bande dessinée, qui ne l’est pas vraiment, puisque nous recevons un programme, dès que nous ouvrons la première page. La lecture fait place au spectacle.

Dimitri Jageneau

P.S. : Je tiens à remercier Albert Bagno, qui m’a fait connaître l’existence de ce livre « Le petit théâtre de Spirou ».

Référence du livre : Le petit théâtre de Spirou, paru le 21/09/2018 ; genre : Aventure ; collection : Dupuis « Patrimoine » ; Prix : 24.95 euros

  • Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, « De la construction d’un mythe », Larevuedeslivrespourenfants-n°260 /dossier112, et aussi des mêmes auteurs, « La véritable histoire de Spirou », Tome I (1937-1946), paru le 18/01/2013, Editions Dupuis, Genre : Biographie/Documentaire, Prix : 55 euros.
  • Le Théâtre du Peruchet, 1985.
  • Alain de Kuysche, 2010.