Sur les traces de Karagöz

Exposition du Musée International de la Marionnette de Bruxelles, Théâtre Royal du Peruchet « Sur les traces de Karagöz, l’histoire d’un théâtre d’ombre »karagoz

Commissaires : Dimitri Jageneau et Fleur Alexandre
Installations scénographiques : Fleur Alexandre.

Dans le cadre d’une exposition sur le Karageuz turc au Musée International de la Marionnette (collections Peruchet) à l’occasion du festival Europalia Turquie 2015. L’exposition nous mène sur les traces du théâtre d’ombre. Plus de 25 marionnettes turques dont une grande partie est à l’origine la collection Jacques Chesnais seront mis en perspectives aves des ombres chinoises et des Wayang Sasak (Lombok, Indonésie), trésors de nos collections. D’autres ombres encore, les ombres du Togalu Gombaï Atta (Karnataka) jetteront des lumières sur l’origine de cet art de silhouettes.

De nombreux voyageurs tous épris d’Orient et parmi eux, de nombreux écrivains français au 19ème siècle (Théophile Gautier, Gérard De Nerval, Pierre Loti, pour ne citer que des grands noms de la littérature française) nous ont rapporté leur étonnement devant ses spectacles dont ils ont été témoins lors de leurs visites à Istanbul. Quelle n’a pas été leur admiration et leur incompréhension, tout à la fois, d’assister à des spectacles le soir venu devant des audiences d’enfants et d’adultes fumant le nargilé devant ces boîtes à images animés, qui relataient les histoires de ce héros populaire et symbolisant l’esprit populaire et truculent d’un personnage immoraliste et moraliste, grotesque dans ses propos et pertinent dans sa naïve sagesse. Presque à l’image d’un Pulcinella (Naples, personnage de la commedia dell’arte), d’un Polichinelle (Paris) ou d’un Punch européen (Angleterre), une cruauté et une légèreté s’adressaient aux enfants et aux adultes de manière merveilleusement provocante et sarcastique. L’imaginaire de la marionnette puiserait ainsi dans un imaginaire comique universel. Chacun des peuples et chacune des cultures auraient bien sûr développé des différences et des caractéristiques. Et dans certaines cultures, même des différences régionales, qui les rendent différentes et si proches à la fois!!!

Pour certains pays, la théâtralité rimerait même avec théâtralité de marionnettes et d’ombres. De manière flagrante, le Karagöz le serait pour la culture ottomane et turque. Mais nous pourrions citer aussi l’Indonésie avec la wayang kulit, la Chine avec ses ombres et bien sûr l’Inde dans toute sa complexité régionale de marionnettes à ombres et à fils. La notion de théâtre d’acteurs est profondément ancrée dans notre imaginaire européen par la Grèce ancienne. En Europe, le théâtre d’ombres et surtout de marionnettes est souvent considéré comme « art mineur », comme « art enfantin » ou mieux « de curiosité ». Actuellement, le théâtre de formes contemporaines tente de s’en départir au risque même de la disparition de la marionnette elle-même, de sa tradition et de son inventivité. Plastique par excellence et essence, l’expérience du théâtre de marionnette ne serait plus qu’une expérience scénographique de l’acteur/ montreur. Le théâtre de marionnettes ne serait pas un théâtre à part entier, mais réduite à une théâtralité d’acteur. Le théâtre de Karagöz, comme le théâtre chinois ou même indien, comme « le théâtre de marionnettes » nous montreraient tout le contraire.

Les hypothèses d’une origine…

Concevoir l’histoire des cultures et notamment de la théâtralité, ce serait souvent le concevoir de manière linéaire et évolutionniste, en marquant souvent des étapes d’une histoire qui viserait une finalité ou une flèche qui avancerait à travers le temps, l’histoire technologique humaine serait ainsi une asymptote de millénaire qui rabattrait certaines formes théâtrales à des moments donnés de l’histoire humaine : l’ombre à l’origine, les marionnettes à fils dans une transition, la marionnette à gaine, et puis bien sûr l’objet ou la figure. Dans un art millénaire et souvent déprécié, et qui de plus toucherait à une histoire orale et donc non écrite, et qui caractérise aussi l’histoire du théâtre et qui n’aurait bénéficié que de l’exotisme du voyageur ou des souvenirs de l’enfance devant nos premiers émois théâtraux, cette histoire de l’art théâtral de la marionnette n’en serait pas moins une histoire multiple et miroitante de l’histoire des relations et des imaginaires humains au contact des uns et des autres, histoire qui dépasserait souvent les clivages des différentes cultures. Loin d’être hermétique les unes aux autres, les cultures ont toujours aussi été des échanges et non pas une invention d’une communauté d’hommes à un moment donné.

Quant à l’origine et des liens possibles du théâtre de Karagöz, les recherches nous montrent des hypothèses vraisemblables quant à la naissance même de ce type de théâtre d’ombres. Dépassant cette vision d’animisme ou des premiers temps de l’imaginaire religieux nourri de la peur de ce qui serait au-delà ou du sens de la vie, la culture musulmane n’accepterait aucune forme de représentation divine ou prophétique – toutes les religions monothéistes proféreraient le même anathème, mais bizarrement toutes les cultures humaines accepteraient la narration et une mise en scène de la croyance.

Une des grandes hypothèses de l’origine du théâtre d’ombre en Turquie serait « la route de la Soie ». A l’époque de la paix mongole et de son empire, durant la dynastie Yuan (1279-1368), le long de la route de la Soie, les marionnettes auraient voyagés avec les caravanes jusqu’à l’empire ottoman (Rainal Simon, 2012, Das Chinesische Schattentheater, p.17). Les marionnettes d’ombre chinoise auraient ainsi voyagé avec les marchands des caravanes de cette époque le long de cette route à l’époque médiévale. Et elles auraient été ainsi mises en contact avec la culture des peuples des steppes ainsi que les peuplades turques des vastes étendues de l’Eurasie. L’ombre turque aurait des origines chinoises. Comment croire que les peuplades turques des steppes ne connaissaient pas le théâtre d’ombre, alors qu’ils étaient en contact avec la Chine (Turkish Shadow Play Karagöz, 2012) et qu’ils semblent d’après certaines sources chinoises qu’ils existaient des marionnettistes d’ombres turques déjà à l’époque ? C’est ainsi que l’on peut supputer qu’il y avait du théâtre d’ombre avant le théâtre de Karagöz. (Unver Oral, p.12, 2012), mais qu’il faudrait encore d’autres éléments pour faire émerger ce personnage et ce théâtre d’ombre à la fin du 15ème siècle à Bursa, capitale de l’empire ottoman avant Istanbul. On peut aussi souligner que le célèbre poète Omar Khayyam de la Perse du 13ème siècle connaissait aussi le jeu des ombres.

Une seconde hypothèse est « le voyage des marchands arabes en Indonésie », qui aurait eu lieu au 9ème-10èmesiècle à Sumatra et à Java au contact de la culture théâtrale d’ombre d’inspiration indienne (Metin And, 1975). Les Wayang kulit Sasak marqueraient cette synthèse entre tradition d’ombre indienne et histoire de Hamzah, gendre du Prophète Allah. Cette tradition de Wayang se trouve dans l’île de Lombok. Les marchands arabes seraient revenus en Egypte avec des marionnettes à ombre d’Indonésie et les ombres se seraient diffusés dans l’empire ottoman par l’intermédiaire de marionnettistes égyptiens qui auraient été invités par le sultan Selim Ier à Istanbul.

Une troisième hypothèse, fortement probable, serait « l’origine par les Tziganes du Nord-ouest de l’Inde », qui auraient voyagé à travers la Perse et le Moyen –Orient jusqu’au Proche-Orient. Ces trois hypothèses soulignent les échanges culturels lors des voyages des commerçants entre l’Inde et la Chine d’une part et les pays musulmans du bassin méditerranéen que ce soit l’Egypte ou la Turquie. Mais si ces trois hypothèses peuvent montrer les liens entre les cultures, elles n’expliquent pas pour autant l’émergence singulière du théâtre de Karagöz, qui rayonnera à partir du 16ème siècle dans tout le pourtour méditerranéen à l’époque de l’empire ottoman. Ses origines restent mystérieuses et le débat reste vif, entre une possible origine chinoise, égyptienne (voir indonésienne), et une troisième hypothèse fortement probable aussi, indienne. Selon toute vraisemblance, ces trois hypothèses s’accordent sur le même chemin venant de l’Est et du Sud-Est pour le Proche-Orient.

S’intéresser à l’histoire de la marionnette mène à s’intéresser à l’histoire culturelle d’empire, de pays et de régions. Derrière toutes ses hypothèses se dégage l’histoire de l’imaginaire théâtrale, ouverte à des influences extérieures mais aussi caractérisée par des éléments propres à l’histoire de cette culture. Ainsi, le théâtre de Karagöz combinerait un ensemble d’influences externes comme aussi internes de l’histoire culturelle turque, à savoir le théâtre traditionnel et folklorique turque, qui pouvait mélanger l’art des conteurs, des jongleurs, ou des formes de théâtre improvisé ou de danse villageoise, comme aussi des jeux de marionnettes de plein air et le jeu des instruments de musique. (Unver Oral, 2011 ; 13-22). Comme Metin and (1975) le montre, les formes théâtrales existaient par l’influence byzantine dans les régions d’Asie, et il est probable que le jeu masqué, des conteurs, comme aussi des acrobates byzantins ont joué un rôle dans la naissance du théâtre de Karagöz et pas uniquement pour la naissance de la commedia dell’arte du 15ème siècle en Italie.

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La Naissance du théâtre de Karagöz

Selon la légende la plus connue de la tradition orale turque, le sultan Orhan (1326-1359) souhaitait construire une mosquée dans sa capitale de l’époque Bursa. Mais les travaux étaient ralentis par les facéties du forgeron Karagöz et du maçon Hacivat, qui distrayaient le travail des autres ouvriers. Furieux des retards, le sultan décida de pendre les deux acolytes. Pour soulager les remords du sultan, un certain Cheikh Kushteri fit revivre les facéties de Karagöz et Hacivat par un théâtre d’ombres. D’autres variantes existent. Il reste que ce type de théâtre se développa et connaissait de grands succès au 16ème siècle par l’humour de ses spectacles. Il se jouait à toute occasion et lors des festivités : circoncision, mariage, lors du mois de ramadan. Il se jouait aussi bien au palais du sultan et dans les demeures des dignitaires aussi bien que dans les cafés plus populaires.

A la différence du Karaghiozis grec (voir aussi dans l’exposition), la raillerie et les plaisanteries ne s’adressent pas à l’autorité, mais bien plus aux types humains que sont le pacha, le vizir, le religieux, ou le militaire, les mœurs des différentes populations de la capitale. L’humour est cocasse et raille tous les types de caractères humains. Si l’ordre est perturbé par les aventures de Karagöz, il est toujours rétabli à la fin. Au début du 19ème siècle et plus précisément sous le règne d’Ali Pacha de Jannina (1788-1822), le Karaghiozis grec apparaîtra pour dénoncer l’oppression des Turcs sur le peuple grec et deviendra le symbole de la lutte grecque pour son indépendance contre tout oppresseur, comme plus tard contre les Allemands après la deuxième guerre mondiale. (Voir Michèle Nicolas et Karagöz : le théâtre d’ombres turc, in Les Marionnettes sous la direction de Paul Fournel)

A la fin de la deuxième guerre mondiale, le Karagöz turc perd progressivement de son influence et de son aura dans la société turque jusqu’à ce jour. La télévision, le cinéma et les divertissements électroniques mettent à mal ce type de théâtre considéré comme traditionnel. Comme beaucoup de théâtres traditionnels, le théâtre de Karagöz a dû se renouveler et s’est renouvelé depuis les années 1975-80, jusqu’à reprendre vigueur actuellement dans une nouvelle génération talentueuse de montreurs. Parmi les plus célèbres, citons Cengiz Ozek.

Bibliographie

  • Karagöz, Turkish Shadow Theatre, by Metin And, Dost Yayinlari, Ankara, 1975.
  • Les théâtres d’Ombres, Histoire et techniques, par Denis Bordat / Francis Boucrot, l’Arche éditeur, 1956, Paris.
  • Les Marionnettes, sous la direction de Paul Fournel, édition Bordas, 1982, Paris.
  • Rainald Simon, “Tänze von Licht und Schatten: Das Chinesische Schattentheater”, in Im reich der Schatten, Chinesisches Schattentheater Triffft Peking-Oper, TheaterfigurenMuseum Lübeck, Puppen & Masken, Wilfried Nolk Verlag, Frankfurt, 2012.
  • Turkish Shadow play Karaköz, by Unver Oral, 2and Ed. Ankara Ministry of Culture and Tourism, 2011.