La Part du Rêve

Ou les vies parallèles dans l’art de la marionnette.

A propos d’une visite au ‘Theater am Faden’ de Stuttgart, le 1er janvier 2016.

2016-01-01 17.05.12Sur un flanc de colline devenu rue dans le Sud de Stuttgart se trouve un lieu improbable, une bâtisse souabe plus proche de la ferme d’une époque pas encore révolue, d’une époque qui retient le souffle fragile, presque vulnérable et d’une force vitale – un lieu qui propose de l’imaginaire et du théâtre de marionnettes à fils et à tringles, le « Theater Am Faden ».

En poussant la porte, des ombres indonésiennes vous invitent déjà à visiter les différentes pièces de cette auberge théâtrale, à la découverte de marionnettes de jeu de ce théâtre, ou des ombres du Sichuan ou plus au Nord de Shan`xi, ou encore des ombres du Karnataka. Les wayangs goleks cepak suggèrent aussi les mains du jeu. Un peu plus loin sous la voute d’ un passage entre des vestiaires possibles, une antichambre, remplie de costumes de soie ou de broderies d‘une Inde ou d’une Indonésie si proche l‘une de l’autre, propose le déguisement. Une autre pièce, bien plus grande se démultiplie encore entre le petit carrousel de chevaux de bois, les tissus sur les murs, les ombres chinoises ou du Karnataka : non pas une plaine de jeu intérieur, mais plutôt une plaine d‘imaginaire, où chaque spectateur peut devenir le personnage d’un conte à venir. Les premières impressions désorientent même l’espace. Nous sommes perdus parmi les lueurs de nos yeux. Et nous ne savons plus vraiment où nous nous trouvons vraiment … le théâtre est déjà là devant nous sans pour autant encore assister au spectacle pour lequel nous sommes venus. Derrière une porte qui n’est pas encore ouverte, mais laquelle? Les présences merveilleuses sont dans les esquisses qui donneront vie à la surprise du théâtre.

A l‘invitation du conservateur Jaroslav Blecha, la très riche collection Helga Brehme ou du théâtre am Faden est à Brno en République tchèque pour une exposition rendant hommage à ce théâtre au Moravské Zemské Muzeum (6. 11. 2015 – 30. 6. 2016). Près de 50 ans de théâtre et une collection exceptionnelle sont mis à l’honneur. Le projet lancé est de créer un Musée International de la Marionnette à 100 mètres du théâtre dans une autre vielle bâtisse souabe du 18ème siècle. Nul doute que cette collection et ce futur Musée trouveront un écho dans le monde international de la marionnette….

Formée à l’Académie des Beaux-Arts de Stuttgart (1964-1971) et à la célèbre DAMU de Prague (1965-1967), Helga Brehme va créer  en 1972 le Stuttgarter Puppentheater avec son futur mari Karl Rettensbacher (qu’elle épousera en 1974). Sous l‘influence de son professeur à Stuttgart, Christoff Schellenberger, héritier de la tradition Bauhaus d’un Oskar Schlemmer, son esthétique sera profondément marquée par la rencontre avec le couple mythique tchèque Vera Ricarova et Frantisek Vitek du célèbre Divadlo DRAK de Hradec Kralové, dont ils resteront jusqu’à ce jour ses meilleurs amis. Son répertoire de spectacles pour enfants et adultes se caractérise par un fonds de contes et de légendes européennes et asiatiques. Lors de notre visite dans ce théâtre, nous avons eu la chance d‘assister à une représentation du ¨Sternäugige Schäfer¨ (littéralement ¨le berger aux yeux étoilés¨). Un conte hongrois.

Une porte (dérobée) s‘ouvre finalement et nous découvrons une salle en gradins dans une part ignorée de cette maison. Tout d’un coup beaucoup plus spacieuse et faisant penser à une ancienne part d’un moulin réaffecté en salle de spectacles. Le fou dur roi se repose sur les tréteaux cachant le drame à venir. L’extraordinaire aura bien lieu. Tout ce qui peut être critiqué comme gaucherie de pantin (dés)articulé devient force et virtuosité. Les marionnettes se battent, s‘envolent, retombent sur le sol. Les fils s’emmêlent et se démêlent tour à tour. Un jeune berger devient le héros et le défenseur du royaume. Le canard sauvage,  l‘ours et les serpents se trouveront charmés par le jeu de sa flûte. Et ce jeune berger épousera la belle princesse. Les tréteaux fixes cloisonnent et décloisonnent l’espace de jeu chaque fois remis en cause lors des tableaux épiques. Le caractère brut du jeu et de l ‘action transmet cette envie de rêve. La marionnette n’est jamais tant histoire que conte ; la marionnette n’est jamais tant représentation que réalité – ¨réalité augmentée¨, comme qui dirait certains dans notre époque – la marionnette n’est jamais tant miroir que rêve.

Bibliographie

- Vejir loutek dalného orientu/ Ein bunter Figurenfächer aus dem fernen Orient ; Moravské Zemske Muzeum Brno ; 2015.