La fantaisie des ombres

Les trésors des ombres égyptiennes du Musée Linden de Stuttgart.

Pelican
Pelican

Que d’étonnement devant l’exposition « Die Welt des Schattentheaters » (« Le Monde du Théâtres d’Ombre», du 3 octobre 2015 au 10 avril 2016) organisée par le Musée anthropologique de Stuttgart, le Musée Linden !

Les grands classiques des ombres asiatiques sont convoqués : les wayangs d’Indonésie, les grandes ombres sbeks du Cambodge, les Togalu Gombeyyata du Karnataka et les Tholpavu Koothu du Kerala et de sa célèbre famille Pulavar, les ombres chinoises du Sichuan et bien sûr les Karageuz turques et leurs pendants grecs que sont les Kharagiozis. Chacun de ses ensembles géographiques sont pour la plupart des collections de passionnés ou anthropologues, qui se sont intéressés à ces richesses multiples et universelles de l’imaginaire humain. Pour les Indiennes du Karnataka et du Kerala, la collection de l’anthropologue Friedrich Seltmann et son film sur la tradition du Kerala, « Die Seele der Lebendige Schatten » ( « L’Âme des Ombres Vivantes ») dans les années 1960-70. Pour les ombres du Sichuan, remontant à la deuxième moitié du 19ème siècle, cette collection de 46 pièces fut achetée au professeur et marin Karl Eger grâce à son cousin marchand d’art Gottlieb Eger. En décembre 1934, elles seront présentées lors d’un spectacle du spécialiste des ombres chinoises, Max Buhrmann (1904-1976), qui est loin d’être un inconnu pour notre théâtre et Musée, puisqu’il jouera lors de notre Festival Mondial de la Marionnette que nous avions organisé en 1958 dans le cadre de l’Exposition Universelle de Bruxelles. Deux ombres chinoises anciennes et assez singulières de nos collections dans notre Musée peuvent sembler provenir de ce lien, mais nous ne pouvons l’affirmer.

Tout grand musée comme toute grande collection privée de marionnettes se caractérisent par des pièces (anciennes) uniques ou encore introuvables ailleurs. Organiser une exposition sur le monde fascinant des théâtres d’ombres asiatiques reste un point d’orgue de tout Musée anthropologique ou Musée de marionnettes… Et bien sûr, ce n’est pas le nombre de marionnettes qui détermine la valeur des collections, mais bien les pièces uniques. Au cœur de cette exposition d’une grande pédagogie et merveilleusement agencée, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir la collection Paul Kahle de 18 ombres égyptiennes datant au minimum du 18/17ème siècle et pouvant remonter au 13ème siècle !!!! Jamais jusqu’à présent, il ne m’a été possible d’en voir une seule dans un musée. Quel fut mon étonnement d’en voir autant dans un Musée. Ni Lisbonne, ni Lübeck, ni Chrudim, ni Palerme, ni Topic ne possèdent de telles richesses. Visibles uniquement dans des livres, comme le livre « Puppetry and Puppets » d’Eileen Blumenthal ou « l’Histoire générale des marionnette » de Chesnais, les quelques ombres égyptiennes connues sont normalement au Musée anthropologique de Münich. Le Musée du Cuir d’Offenbach semble aussi en posséder quelques-unes.

Avec l’aide du marchand allemand Gustav Mez au Caire, l’orientaliste Paul Kahle (1875-1964) va recueillir à peu près 100 ombres anciennes et les ramener en Allemagne – 26 d’entre elles seront données au Musée de Stuttgart en 1913 (seuls 18 d’entre elles ont été retrouvées, il y a quelques années, par la responsable Annette Kramer pour l’exposition actuelle et les 8 dernières semblent avoir été perdues ou détruites). Paul Kahle les datait du 13/14ème siècle, mais certaines recherches les estiment plutôt datant du 17/18ème siècle. Elles restent à ce jour les plus anciennes ombres du monde musulman. En 1909, Kahle trouve dans la ville de Menzaleh des vieilles figures d’ombres dans une famille ancienne de marionnettistes. Ces premières figures trouvées auraient été dans la famille pendant plus de 150 ans, et le propriétaire d’avant cette famille les aurait acheté à un notable pacha. Mais toutes les ombres trouvées ne proviennent pas d’une seule source. D’autres furent trouvées par le marchand Gustav Mez. (voir le catalogue de l’exposition, chapitre « Das arabische Schattentheater und die ägyptischen Figuren der Sammlung Kahle », p. 22)

bateau crocodile

Les ombres égyptiennes déroutent un peu, elles sont noires sur peau de cuir de chameau finement ajourée mettant en relief des figures stylisées et colorées de manière parcellaire, donnant une impression d’abstraction pour souligner des motifs esthétiques. Elles ne sont donc pas translucides comme les ombres turques ni les ombres chinoises. Elles ne sont pas totalement colorées comme les wayang indonésiennes. Elles sont plus grandes que les ombres turques, entre 20 et 30 cm de haut. Leur expressivité tient à ces cisellements et poinçonnements d’une grande finesse dans le cuir, comme de ces touches de couleur bleue, verte,rouge, orangé ou encore jaune. Elles ne possèdent pas de parties mobiles, comme les ombres turques et chinoises ou encore indonésiennes, plus proches en ce sens des Togalu Gombeyyatta et du Tholpavu Koothu d’Inde, à l’exception du pélican.

Marchand
Marchand

Leur charme est tel que Franz Marc et Vassily Kandinsky, fondateur du Blaue Reiter en 1912, auraient été interloqués par la beauté de ces figures, et notamment le poisson à visage humain et le bateau. Cette figure se retrouve dans leur manifeste. Parmi ces 18 figures restantes, nous retrouvons de nombreux animaux, le chameau ou le pélican, ou même le crocodile, ainsi que des esclaves ou prisonniers. On retrouve aussi la figure du marchand ou du cavalier.

Ce type de théâtre d’ombres égyptiens aurait connu son heure de gloire au 13ème siècle avec un médecin et poète irakien du nom Ibn Daniyal (1248-1311), qui aurait écrit nombre de spectacles comiques pour ce théâtre d’ombres dépeignant la vie de l’époque au Caire. Cet auteur est considéré comme l’« Aristophane arabe ». Paul Kahle traduira même ses pièces et notamment, en 1915, « le jeu du crocodile » (« Das Krokodilspiel ») qu’il fera jouer en 1924, avec les marionnettes présentes de la collection de Stuttgart. Selon les sources arabes du Moyen Age, le concept « khayal az –zill » désignait ce type de théâtre. Le mot « khayal » signifie « fantaisie, représentation, fantôme ou rêve ». Les premières mentions du théâtre d’ombres dans la culture musulmane remonteraient au savant Ibn al-Haytham (mort en 1039) et à Ibn Hazm (994-1064). Même si le grand poète persan Omar Khayyam évoque la métaphore du « jeu des ombres », elles ont toujours été sujettes à interdiction ou, selon les périodes, à une relative tolérance. Ce théâtre connaitra son heure de gloire durant la période des Mamlouks en Egypte (1250-1517), en proposant des scènes de batailles ou de chasses, comme aussi de la vie quotidienne, sur un mode tout autant comique que raffiné.

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Cette « fantaisie des ombres » aurait influencé le théâtre ottoman pour laisser place aux nouvelles figures de Karageuz et d’Hacivat, apparues au début du 15ème siècle à Bursa. En 1517, le sultan ottoman Selim en est enthousiasmé et invite les maitres égyptiens à Istanbul. A partir de ce moment, les ombres égyptiennes vont progressivement perdre de leur importance jusqu’à disparaître presque totalement. Ces ombres sont d’autant plus belles et rares qu’elles témoignent d’une poésie théâtrale exceptionnelle dans l’histoire universelle du théâtre de marionnettes, ne subsistant à travers les âges que par la passion de collectionneurs, de passionnés ou d’érudits d’Egypte ou d’ailleurs. Le plus incroyable est que cette tradition ne s’est pas encore éteinte, semble-t-il malgré sa confidentialité, et a montré une résistance à toute épreuve pour nous inspirer encore de nos jours…

 Bibliographie:

  • Jacques Chesnais, Histoire générale des marionnettes, 1947, 1980, Bordas/Editions d’aujourd’hui, Paris.
  • Eileen Blumenthal, Puppetry and Puppets, Thames and Hudson, 2005, London,
  • Max von Boehn, Puppets and Automata, Dover Publications, 1982, New York, second volume, Puppen und Puppenspiele, Bruckman Verlag, 1929, München.
  • Jasmin Li Sabai Gunther und Ines de Castro, Die Welt des Schattentheaters, Linden Museum Stuttgart, 2015, Stuttgart.